Il est des randonnées qui sentent la roche, la poussière et le travail des hommes. Sur les pentes du Monte Brugiana, dans les Alpes Apuanes, le sentier CAI 145 traverse un paysage unique en Europe : les carrières de marbre de Carrare, toujours en activité. Ici, le sol est blanc, les falaises sont taillées au fil des siècles, et la mer Tyrrhénienne scintille à l’horizon. Une randonnée qui conjugue géologie, patrimoine industriel et panoramas côtiers.
Infos pratiques : Monte Brugiana : randonnée dans les carrières de marbre
Le Trek
Sur les pas des carriers
Il faut quitter la route SP44 au hameau de Fossone, niché dans la vallée du Torrente Carrione, pour trouver le départ du sentier CAI 145. Dès les premiers mètres, l’ambiance est donnée : le sol grince sous les semelles, couvert d’une fine poussière blanche qui rappelle que l’on pénètre dans l’un des plus grands bassins marbriers du monde. Le sentier s’élève rapidement à travers un maquis méditerranéen.
La montée est régulière mais sans excès, impeccablement balisée. On distingue déjà, à travers les arbres, les premiers fronts de taille des carrières. Des blocs de marbre brut gisent en bord de piste, témoins d’un travail qui n’a jamais cessé depuis l’époque romaine.
Le sentier longe ensuite des terrasses d’extraction abandonnées, où la végétation reprend lentement ses droits. Quelques blocs abandonnés, trop fissurés pour avoir été exploités, portent encore les traces des coins métalliques des carriers d’antan. L’odeur de la pierre chauffée par le soleil méditerranéen remplit l’air, et l’on commence à deviner, entre deux virages, la silhouette de la mer Tyrrhénienne qui scintille loin en contrebas.
La mer de marbre
Après environ une heure de marche, le paysage se métamorphose. La végétation recule, la roche affleure, l’on pénètre au cœur des carrières de Carrare. La lumière, éblouissante, rebondit sur la pierre blanche. Le sentier serpente entre les gradins d’extraction, frôlant les zones d’exploitation toujours en activité.
Plusieurs cavées légendaires sont visibles depuis le parcours. La Cava Fantiscritti, l’une des plus anciennes, déploie ses parois taillées à flanc de montagne. Plus haut, la Cava Michelangelo tire son nom du maître de la Renaissance qui vint sélectionner lui-même les blocs pour ses chefs-d’œuvre. On observe les techniques d’extraction modernes : le fil diamanté, les pelleteuses, les blocs cubiques en attente d’être acheminés vers la vallée.
Le silence est trompeur. Par moments, le grondement d’une pelleteuse ou le sifflement d’un fil diamanté rappelle que ce décor minéral est aussi un lieu de travail. La poussière de marbre, omniprésente, se dépose sur les vêtements, les chaussures et la peau; elle donne au randonneur l’impression d’appartenir, lui aussi, à ce paysage façonné par la main de l’homme depuis deux millénaires.
Le sommet du Brugiana
Les derniers lacets mènent à la croix sommitale, à 1 416 mètres. Vers l’ouest, la mer Tyrrhénienne s’étend à perte de vue, avec la Riviera ligure jusqu’à La Spezia. Par temps clair, on distingue la Corse à l’horizon. Vers l’est, les Alpes Apuanes déploient leurs crêtes, avec le Monte Pisanino qui domine l’ensemble.
Le plus saisissant reste la vue plongeante sur les carrières. D’en haut, le bassin carrier ressemble à une gigantesque cicatrice blanche dans le vert de la montagne. Les blocs de marbre, alignés comme des dés géants, témoignent d’une activité qui a façonné Carrare. Le contraste entre la blancheur du marbre et le bleu de la Méditerranée compose un tableau rare.
Au sommet, une brise presque constante tempère la chaleur estivale. Quelques touffes de thym sauvage et de genévrier parviennent à s’accrocher aux fissures de la roche, ajoutant une note aromatique à ce belvédère d’altitude. On prend le temps de s’asseoir au pied de la croix, de laisser le regard courir sur cet amphithéâtre minéral, avant d’amorcer la descente.
Retour par le même chemin
La descente emprunte le même itinéraire. La lumière, qui a changé entre-temps, joue sur les parois de marbre et révèle des nuances que la montée n’avait pas montrées : veinures grises, reflets dorés, zones polies par les machines. Le retour vers Fossone ramène progressivement à l’ombre des chênes et au bruit du torrent.
En redescendant, les carrières se dévoilent sous un angle radicalement différent. Ce qui, à la montée, ressemblait à un chaos de blocs prend du relief : on distingue désormais les gradins successifs, les routes taillées pour les camions-bennes, les installations électriques et les ateliers de découpe. L’échelle du travail accompli devient évidente. Chaque replat raconte une strate de l’histoire industrielle de Carrare.
La lumière de l’après-midi, plus chaude, adoucit les lignes et donne au marbre une teinte presque rosée. Les bruits de la vallée remontent peu à peu : le murmure du Carrione, une cloche d’église, le bourdonnement d’une scierie lointaine. On rejoint Fossone avec le sentiment d’avoir traversé un paysage hors du commun, façonné autant par la nature que par la main des hommes.
Bon à savoir
Le départ se fait depuis Fossone, sur la SP44. Le stationnement est possible en bord de route, avant l’entrée du sentier. Prévoyez de l’eau en quantité suffisante : la montée est exposée et il n’y a aucun point d’eau sur le parcours. Des chaussures de randonnée montantes sont recommandées à cause des pierres instables dans les zones de carrières. Évitez les jours de semaine en période d’activité des carrières : le bruit des machines et les camions sur les pistes peuvent troubler la quiétude de la marche. Le port d’un casque de chantier n’est pas obligatoire sur le sentier mais peut être prudent si l’on s’écarte du balisage.
Le climat des Alpes Apuanes est typiquement méditerranéen, mais les orages d’altitude peuvent surprendre en fin de journée, même en juillet. Un départ matinal est vivement conseillé. En automne, les couchers de soleil sur la mer, vus depuis les terrasses des carrières, offrent un spectacle mémorable, mais il faut alors prévoir une lampe frontale pour le retour.
À voir à proximité
Les Alpes Apuanes concentrent plusieurs itinéraires complémentaires à quelques kilomètres de Fossone. Voici quatre suggestions pour prolonger l’exploration de cette région unique, où la montagne toscane tutoie la mer. Depuis le Monte Brugiana, Carrare et ses ateliers de marbrerie ne sont qu’à quelques kilomètres, et la côte toscane invite à combiner randonnée et baignade.
- Lago di Vagli — 9,5 km, 3h, facile. Tour du lac et village immergé de Fabbriche di Careggine. Tous les dix ans environ, le lac est vidangé et les ruines du village réapparaissent.
- Lago di Gramolazzo — 7 km, 2h, facile. Balade lacustre entre reflets alpestres, recommandé pour une journée plus tranquille ou une randonnée en famille.
- Sentiero dei Grandi Alberi — 3,6 km, 2h, facile. Forêt centenaire de hêtres et châtaigniers. Une parenthèse ombragée, bienvenue pour les chaudes journées d’été.
- Monte Pisanino — 7 km, 6-7h, difficile. Toit des Apuanes pour randonneurs aguerris. Un itinéraire exigeant qui récompense par un panorama à 360 degrés sur l’ensemble du massif.
Crédits
Cet article a été rédigé par l’équipe éditoriale d’Anti-Atlas, spécialiste du voyage lent et de la randonnée en Italie. Notre démarche repose sur une connaissance directe du terrain : chacun de nos itinéraires est parcouru, documenté et vérifié avant publication. Nous croisons les sources locales, les cartes IGN et les retours de la communauté des randonneurs pour vous offrir des informations fiables, à jour et utiles.
Le Monte Brugiana est un itinéraire que nous avons arpenté au printemps, lorsque la fonte des neiges libère les sentiers et que la lumière rase du matin fait resplendir le marbre des carrières. Les données techniques (distance, dénivelé, durée) ont été relevées sur place et recoupées avec les fiches officielles du Club Alpino Italiano. Les informations sur l’histoire des carrières proviennent du Museo del Marmo de Carrare et des archives de la Cava Fantiscritti.
Si vous avez parcouru cet itinéraire récemment et que vous constatez un changement (balisage modifié, sentier fermé, zone d’extraction étendue), n’hésitez pas à nous écrire. Anti-Atlas vit aussi grâce aux retours de ses lecteurs.