La main se ferme sur le câble, les doigts crispés sur l’acier tressé qui vibre sous le poids du corps. En dessous, le vide : trente, cinquante, cent mètres de calcaire à pic qui plonge vers le fond de la vallée. Le bruit sec du mousqueton que l’on reclenche sur le brin suivant scande la progression. Ici, pas de retour possible : on avance ou on reste accroché au câble, suspendu entre les parois des Dolomites.
Nulle part ailleurs ce mot, via ferrata, n’a autant de sens. L’arc dolomitique, ces tours de calcaire qui rosissent au coucher du soleil, est le berceau de la discipline. C’est ici que l’on a tendu les premiers câbles, planté les premiers échelons, taillé les premiers passages dans la roche. Les Dolomites ne sont pas qu’un terrain de jeu : elles sont l’invention même de la via ferrata.
Cet article n’est pas un topo de randonnée. C’est un guide de fond pour comprendre ce qu’est une via ferrata, s’équiper correctement, choisir son itinéraire, et surtout rentrer en sécurité.
C’est quoi une via ferrata ?
Une via ferrata, littéralement « voie ferrée » en italien, est un itinéraire aménagé sur la paroi : un câble continu scellé dans le rocher, des échelles métalliques, des passerelles, des pylônes. Le marcheur y progresse équipé d’un baudrier relié au câble par un absorbeur d’énergie et deux longes munies de mousquetons à verrouillage. Ce n’est pas de l’escalade libre : les mains tiennent le câble, les pieds cherchent les prises naturelles ou les échelons. L’effort est physique mais la technique reste accessible à quiconque n’a pas le vertige et possède un minimum de condition.
L’histoire de la via ferrata remonte à la Première Guerre mondiale. Les armées italienne et austro-hongroise ont équipé les parois des Dolomites de câbles et d’échelles pour déplacer leurs troupes en altitude, ravitailler les positions sommitales, franchir des arêtes autrement infranchissables. Les tranchées creusées dans la roche, les tunnels, les escaliers suspendus témoignent encore de cette époque. Après la guerre, les sections alpines du Club Alpin Italien (CAI) ont entretenu et développé ces itinéraires, les transformant en voie d’accès pour les randonneurs. Aujourd’hui, les via ferratas des Dolomites sont parmi les mieux équipées et les plus variées d’Europe.
Équipement obligatoire

La via ferrata ne pardonne pas le matériel improvisé. Cinq éléments sont strictement nécessaires et non négociables :
- Baudrier : un baudrier d’escalade classique, confortable pour plusieurs heures de suspension éventuelle.
- Absorbeur d’énergie (set via ferrata) : en Y, avec deux longes et un absorbeur de chocs intégré. En cas de chute, il limite la force d’impact sur le corps. C’est la pièce maîtresse de l’équipement.
- Deux mousquetons à verrouillage : vissés ou automatiques. On les referme systématiquement après chaque ancrage.
- Casque : chutes de pierres, chocs contre la paroi en cas de dévissage, outils qui tombent : le casque protège de tout.
- Gants : le câble brûle les mains en quelques minutes, surtout en descente ou par temps humide. Des gants de chantier ou de vélo suffisent.
Où louer ? À Cortina d’Ampezzo, Ortisei, Canazei, ou directement dans les refuges de montagne qui proposent parfois un kit complet (Caschière, Sportler, loueurs locaux). Budget : compter entre 15 et 25 € par jour pour un ensemble baudrier + set + casque. Ne pas lésiner sur la qualité : des mousquetons qui grippent ou un absorbeur dégradé peuvent coûter cher.
Prévoir aussi des chaussures de randonnée montantes, une veste coupe-vent (le vent se lève brutalement en paroi) et au moins 1,5 litre d’eau par personne. Les via ferratas exposées au soleil deviennent des fournaises en juillet-août.
Les meilleures via ferratas des Dolomites
Des centaines d’itinéraires équipés parcourent les Dolomites. Difficile de choisir. Voici quatre via ferratas qui couvrent tous les niveaux et donnent un échantillon fidèle de ce que la région réserve.
Ivano Dibona (facile)
La plus célèbre des via ferratas, et pour cause : Ivano Dibona déroule son câble dans un festival de sensations à hauteur d’homme. Taillée dans les flancs du Monte Cristallo, au-dessus de Cortina, elle déroule son câble le long d’une paroi vertigineuse sans jamais demander de geste technique particulier. Le câble est continu du début à la fin : on le lâche rarement. Plusieurs passerelles métalliques enjambent le vide, offrant un panorama direct sur Cortina et les sommets du Cadore. Compter environ 4 heures pour la traversée complète, accès au départ par le téléphérique de Rio Gere. Itinéraire adapté à une première approche ou à qui veut du grand air sans prise de tête. Passage qui marque : la passerelle suspendue au-dessus du ravin, longue d’une trentaine de mètres, qui fait battre le cœur à chaque pas.
Sentiero delle Trincee (facile)
Au pied des Tre Cime di Lavaredo, le Sentiero delle Trincee est bien plus qu’une via ferrata : c’est un musée à ciel ouvert de la Grande Guerre. Les tranchées, les tunnels creusés à la dynamite, les postes de mitrailleuses émaillent le parcours. Courte (environ 2 heures), elle constitue la porte d’entrée naturelle pour qui n’a jamais mis les pieds sur un câble. Les difficultés sont mineures : quelques échelles, des passages où il faut s’aider des mains, rien qui ne nécessite une expérience préalable. L’intérêt est ailleurs : comprendre comment les soldats de 1915-1917 vivaient, dormaient, combattaient sur ces arêtes à 2 500 mètres. À faire en complément de la visite des Tre Cime ou en demi-journée d’initiation.
Via Ferrata delle Bocchette (moyen)
Si l’on ne devait en faire qu’une, ce serait peut-être celle-ci. La Via Ferrata delle Bocchette traverse le massif de Brenta sur une ligne de crête et de paroi longue de plusieurs kilomètres. Ce n’est pas une via ferrata isolée mais un réseau : Bocchette Centrale, Bocchette Alte, Bocchette Basse, qui permet de traverser entièrement le groupe de Brenta d’est en ouest ou l’inverse. Le terrain est mixte ; sections de câble continues, échelles métalliques, passerelles suspendues entre deux parois. Plusieurs passages exposés exigent de la tête et une bonne gestion du stress. Compter une journée entière (6 heures de progression effective) pour une traversée partielle. Départ depuis le refuge Tuckett ou le refuge Graffer. À réserver aux randonneurs ayant déjà une expérience du câble et du vide.
Lipella (difficile)
Située sur le versant nord du massif du Sella, la via ferrata Lipella ouvre une autre dimension. Ici, pas de promenade : le câble passe souvent le seul point d’appui, les prises naturelles sont rares, les sections verticales s’enchaînent sans répit. Le pas d’escalade est soutenu, l’engagement total. Erreur interdite : une chute mal contrôlée projette le long des parois. La Lipella s’adresse aux pratiquants expérimentés, capables d’assurer leur progression sans hésiter. Comptez 3 à 4 heures pour le tronçon principal, avec des passages qui ne tolèrent pas le moindre relâchement. Le cadre est à la hauteur de l’effort : les parois du Sella plongent vers les prairies du Val Gardena et le panorama embrasse tout l’arc sud-tyrolien. À ne pas tenter seul.

Conseils de sécurité
Le danger numéro un en via ferrata, ce n’est pas le vide, la difficulté technique ou la fatigue. C’est l’orage. Un nuage qui noircit au-dessus des Dolomites en après-midi transforme une via ferrata en piège mortel : le câble en acier agit comme un paratonnerre. La foudre frappe la ligne entière. Si l’orage menace, il faut faire demi-tour immédiatement. Ne jamais s’engager sur une via ferrata si le ciel est incertain. Partir tôt le matin (avant 7h30) est la meilleure garantie de passer les sections exposées avant les orages de l’après-midi.
Ne pas pratiquer seul. En cas de chute ou de blocage, un coéquipier peut donner l’alerte ou aider à la manœuvre. Vérifier le matériel avant chaque sortie : les mousquetons doivent se verrouiller proprement, les coutures de l’absorbeur ne doivent montrer aucun signe d’usure, le casque ne doit pas être fissuré. Toujours garder une longe accrochée au câble quand on décroche la seconde : ne jamais être déconnecté des deux.
Équipement complémentaire à ne pas oublier : une frontale (une sortie qui s’éternise, un retard, et on se retrouve à la nuit sans lumière), un vêtement chaud même en plein été (les parois dans l’ombre restent fraîches), et de l’eau en quantité suffisante. Ne pas sous-estimer l’effort : une via ferrata sollicite les bras, les avant-bras, les épaules et le mental.
Via ferrata guidée. Une sortie encadrée est proposée dans les Dolomites de Brenta avec guide local et matériel fourni. Réserver une via ferrata guidée dans le Brenta
Où dormir
Les via ferratas des Dolomites sont accessibles depuis plusieurs vallées qui offrent des hébergements pour tous les budgets. Cortina d’Ampezzo concentre le plus grand choix, des chambres d’hôtes aux hôtels 4 étoiles, à 15 minutes des départs d’itinéraires comme l’Ivano Dibona ou la Lipella. La Val Gardena et le Val Badia proposent des refuges et des appartements à proximité des via ferratas de leur secteur. Pour les via ferratas orientales (Monte Popera, Croda dei Toni), le Val Fiscalina et Auronzo di Cadore sont les bases les plus pratiques. En haute saison (juillet-août), réservez au moins trois semaines à l’avance — les hébergements les plus proches des départs se remplissent vite. Le refuge Lagazuoi (2 752 m), accessible en téléphérique, permet de dormir au départ de la via ferrata Lipella. Pour l’Ivano Dibona, le refuge Dibona (2 083 m) offre un accès direct au câble. Les campings de la vallée (Camping Dolomiti à Cortina, Camping Sass Dlacia à San Cassiano) sont une option économique prisée des grimpeurs itinérants.
À voir à proximité
Les Dolomites ne se résument pas à leurs câbles équipés. Plusieurs sites majeurs méritent le détour, que ce soit avant ou après une journée sur la paroi.
- Tre Cime di Lavaredo : le symbole des Dolomites. Un plateau à 2 300 m, trois tours de calcaire, un tour pédestre de 10 km balisé, sans passage exposé.
- Alta Via 1 : la plus célèbre des traversées des Dolomites, de Lago di Braies à Belluno. Une partie du parcours longe ou croise plusieurs via ferratas.
- Alta Via 2 : plus longue, plus sauvage, plus technique. Pour les randonneurs aguerris qui veulent prolonger l’expérience de la haute montagne.
- Lago di Braies : un lac turquoise enchâssé dans la forêt, aux portes du parc naturel de Fanes. Pour une journée de récupération entre deux sorties.
À noter : le Lago di Braies est pris d’assaut en pleine saison. Y aller tôt le matin ou en fin d’après-midi pour éviter la foule.
Crédits : Texte par Anti-Atlas