Il est 6 heures. La brume flotte encore sur les méandres de l’Orne, accrochée aux boucles de la rivière comme un drap qu’on n’a pas encore replié. Les falaises de la Suisse Normande émergent à peine de ce brouillard matinal — le Pain de Sucre, la Roche d’Œtre, les Rochers des Parcs — silhouettes grises qui se devinent plus qu’elles ne se voient. C’est l’heure où la Suisse Normande appartient encore aux oiseaux et aux loutres. Le jour va se lever sur les gorges les plus sauvages du nord-ouest de la France.
6 h — Les brumes sur l’Orne
La Suisse Normande ne s’appelle pas Suisse par hasard, même si la neige manque au sommet de ses falaises de grès. Au début du XXe siècle, les voyageurs arrivant par le train à Clécy découvraient un paysage de vallées encaissées, de rochers escarpés et de méandres resserrés qui leur rappelaient les Alpes. L’Orne, ici, a creusé son lit sur des millions d’années dans la roche — entre le Massif armoricain et le Bassin parisien — pour façonner des gorges qui, au petit matin, ressemblent à un décor de carte postale pas encore colorié.
Les premières lueurs rôsent la brume. Les hêtres et les chênes qui couvrent les versants émergent par plaques, d’abord les cimes, puis les troncs. Au fond, on entend à peine l’Orne couler — un murmure d’eau qui se mêle au bruissement des feuilles. C’est le moment le plus calme de la journée, celui où les sentiers sont vides et où le randonneur a l’impression d’être le premier à fouler le sol.
9 h — Le Pain de Sucre dans la lumière
À 9 heures, la brume s’est dissipée. Le Pain de Sucre — un dôme rocheux qui surplombe la vallée — baigne dans une lumière rasante. C’est le meilleur moment pour s’y attaquer. Le sentier monte à travers les bois, un chemin de terre et de racines qui serpente entre les hêtres. Il faut compter 45 minutes à une heure pour atteindre le belvédère. La pente est raide mais courte. Et puis, soudain, le ciel s’ouvre.
Du haut du Pain de Sucre, la vue embrasse tout un méandre de l’Orne. La rivière brille en contrebas, enserrée entre des falaises qui plongent dans l’eau comme des murailles naturelles. On aperçoit Clécy, ses toits serrés autour du viaduc du XIXe siècle, et les collines boisées qui s’étendent à perte de vue. Les rapaces — buses, bondrées, parfois un milan — tournoient au-dessus de la vallée. C’est le genre de vue qui justifie à elle seule le déplacement.
En redescendant, on croise les premiers randonneurs de la journée — ceux qui ont choisi la version plus tranquille de la boucle, celle qui longe les prairies en bas avant de remonter doucement vers la Roche d’Œtre. Le soleil est maintenant haut, la journée est lancée.
13 h — Canoé sous les falaises
L’après-midi se passe sur l’eau. À Clécy ou au Vey, plusieurs bases louent des canoés pour descendre l’Orne. La descente classique relie Pont-d’Oully à Clécy — une dizaine de kilomètres, trois heures de pagayage tranquille, ponctuées de passages sous les falaises, de petits rapides qui animent la navigation et de haltes baignade dans les trous d’eau profonde.
Vue depuis l’eau, la Suisse Normande change de visage. Les falaises qu’on dominait le matin paraissent soudain immenses. Les hêtres se penchent au-dessus du lit, leurs branches frôlant l’eau. On distingue des fissures dans la roche, des surplombs où nichent les oiseaux, et par endroits les vestiges d’anciens moulins à eau. Le bruit de la ville est inexistant. On n’entend que le clapotis des pagaies et le cri lointain d’un martin-pêcheur qui file le long de la rivière.
Les plus sportifs peuvent prolonger jusqu’à Thury-Harcourt, mais la plupart s’arrêtent à Clécy pour une pause déjeuner sur la plage de galets. Fromage local, cidre fermier — les produits du terroir normand trouvent naturellement leur place sur une serviette étalée au bord de l’eau.
17 h — La Roche d’Œtre en contre-jour
En fin d’après-midi, la lumière change à nouveau. Le soleil descend derrière les falaises et les baigne d’une lueur dorée. C’est le moment pour la Roche d’Œtre, le point de vue le plus saisissant de la région — 118 mètres au-dessus de la vallée, un balcon naturel suspendu au-dessus du vide.
Le sentier qui y mène part du parking du même nom, à une quinzaine de minutes de Clécy. Il traverse une forêt de hêtres avant déboucher sur plusieurs belvédères aménagés. La vue porte loin : les méandres de l’Orne se déroulent en contrebas comme un ruban liquide, les falaises s’illuminent d’ocre et de roux, les ombres s’allongent sur les versants. Les photographes s’installent, les randonneurs s’assoient sur les bancs de pierre. Personne ne parle fort. Les enfants mêmes se taisent.
20 h — Clécy en terrasse
Le soleil se couche sur Clécy. Les terrasses des restaurants longeant l’Orne se remplissent. On commande une tarte aux pommes et un verre de cidre, on regarde les derniers canoés rentrer à la base, la lumière qui hésite entre le bleu et le rose au-dessus des toits. Les enfants jouent encore sur la plage de galets pendant que les parents refont le monde.
C’est là, en terrasse, les pieds en godets et les mollets encore chauds de l’effort, qu’on repense à ce qu’on a vu dans la journée : les brumes du matin sur la rivière, le vide sous le belvédère du Pain de Sucre, la fraîcheur des gorges pagayées en canoé, la lumière d’or sur les falaises. La Suisse Normande tient dans une journée — mais cette journée-là, on y revient.
Crédits — Photo : Vallée de l’Orne en Suisse Normande © Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.