Dans les Alpes juliennes, la via ferrata n’est pas un loisir comme un autre. Ici, chaque câble d’acier ancré dans le calcaire raconte une histoire — celle de la Grande Guerre, quand soldats italiens et austro-hongrois se disputaient chaque crête à coups de pioche et de dynamite. Un siècle plus tard, ces équipements militaires sont devenus des itinéraires sportifs qui attirent des grimpeurs du monde entier, du massif du Mangart aux parois du mont Kanin. Entre l’Italie et la Slovénie, les Alpes juliennes offrent un terrain de jeu unique pour qui veut mêler montagne, histoire et adrénaline.
Aux origines de la via ferrata : le front de l’Isonzo
Les via ferrata telles qu’on les connaît aujourd’hui doivent tout à la Première Guerre mondiale. De 1915 à 1917, le front de l’Isonzo a figé les armées italienne et austro-hongroise dans une guerre de position à très haute altitude, le long de la frontière actuelle entre l’Italie et la Slovénie. Pour acheminer hommes, munitions et ravitaillement vers les postes avancés perchés sur les sommets, les troupes ont percé des tunnels dans la roche, posé des échelles de fer et tendu des câbles d’acier à même la paroi. Le secteur du front de l’Isonzo — de Krn au mont Nero, en passant par le col de Vršič et la vallée de la Soča — fut l’un des théâtres les plus extrêmes de ce conflit vertical. On estime que plusieurs centaines de kilomètres de câbles et de passerelles furent installés dans les Dolomites et les Alpes juliennes entre 1915 et 1918. Après la guerre, les sections alpines des clubs alpins italien (CAI) et slovène (PZS) ont progressivement restauré et sécurisé ces itinéraires pour un usage civil. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser des vestiges de tranchées, des barbelés rouillés ou des galeries creusées à la main en progressant sur une via ferrata julienne.
Les via ferrata du secteur
Le secteur des Alpes juliennes compte une dizaine de via ferrata balisées et entretenues, de tous niveaux. La plus emblématique est sans conteste la via ferrata du Mangart (2 679 m), qui débute au col de Vršič (1 611 m) et gravit l’arête sud-ouest du troisième sommet de Slovénie. L’itinéraire, coté B/C sur l’échelle Schall, alterne passages équipés en câble et courts ressauts rocheux à grimper en libre, avec un panorama qui bascule du Triglav à la mer Adriatique par temps clair. Le détail complet est à retrouver dans notre article dédié au Mangart.
Plus au sud, du côté italien, le massif du Mont Kanin abrite la via ferrata Julia (C/D), un itinéraire sportif qui longe l’ancienne ligne de front sur les hauteurs de Sella Nevea. La progression, très aérienne, emprunte des vires exposées et des cheminées équipées de barreaux métalliques. Dans le même massif, la via ferrata Anita Goitan (B) offre une alternative plus accessible, idéale pour une première expérience. Enfin, les amateurs de haute montagne s’orienteront vers la via ferrata de Jôf di Montasio (2 755 m), le deuxième sommet des Alpes juliennes, dont l’ascension finale combine un passage en via ferrata facile (A/B) et une courte escalade en neige ou rocher selon la saison. La plupart des itinéraires sont praticables de juin à octobre, avec un enneigement résiduel possible jusqu’en juillet sur les faces nord.
Matériel indispensable
La via ferrata est une activité qui nécessite un équipement spécifique, différent de l’escalade classique. Le kit de base se compose de cinq éléments : un baudrier (un modèle d’escalade standard suffit), un casque (chutes de pierres fréquentes sur les itinéraires très fréquentés), une longe de via ferrata en Y avec absorbeur d’énergie intégré (norme EN 958:2017), des gants (le câble peut être coupant ou gras) et des chaussures de randonnée ou d’approche offrant un bon grip sur le rocher. L’absorbeur d’énergie est l’élément central du dispositif : en cas de chute, il se déchire progressivement pour dissiper la force du choc et éviter des blessures graves. Il est à usage unique après une chute sérieuse. Pour le matériel général de randonnée, consultez notre guide d’équipement pour les Alpes juliennes. La plupart des via ferrata du secteur peuvent se faire en autonomie si l’on maîtrise les bases de la progression encordée.
Sécurité sur les via ferrata
Contrairement aux idées reçues, la via ferrata n’est pas un parcours acrobatique sans risque. Le facteur de chute y est nettement plus élevé qu’en escalade sportive, car la longe coulisse sur le câble entre deux points d’ancrage parfois distants de trois à cinq mètres. Un grimpeur peut ainsi parcourir six mètres de chute avant que l’absorbeur n’entre en action — avec des conséquences potentiellement sévères si la paroi est verticale ou entrecoupée de barreaux métalliques. La règle d’or est donc de toujours avoir les deux mousquetons clipsés sur le câble, y compris lors des dépassements de points d’ancrage : on décroche un mousqueton à la fois, jamais les deux simultanément.
La météo est le deuxième facteur critique. Les Alpes juliennes sont exposées aux orages estivaux soudains, et un câble d’acier mouillé sur une crête à 2 500 mètres attire la foudre comme un paratonnerre. Il est impératif de consulter les prévisions météo le matin même et d’avoir un itinéraire de repli identifié avant le départ. Enfin, ne vous engagez jamais seul sur une via ferrata : un binôme est le minimum syndical, et un téléphone chargé avec le numéro des secours en montagne slovènes (112) ou italiens (118) dans la poche ne sont pas négociables.
Bon à savoir
La saison des via ferrata dans les Alpes juliennes s’étend de juin à octobre, certaines faces nord conservant des névés jusqu’à la mi-juillet. Les itinéraires sont gratuits et entretenus par les clubs alpins locaux, mais une cotisation annuelle au CAI ou au PZS donne accès aux refuges à tarif réduit et inclut une assurance secours de base. Les refuges de référence pour rayonner dans le secteur sont le Rifugio Zacchi (1 380 m, côté italien du Kanin), le Dom na Komni (1 520 m, sous le Bogatin) et le Koča na Doliču (1 731 m, point de départ pour Triglav par le sud). Pensez à réserver en juillet-août, la fréquentation est dense.
Pour rejoindre les départs de via ferrata sans véhicule, sachez que la route du col de Vršič — qui dessert le Mangart et le Prisojnik — est desservie en été par des navettes au départ de Kranjska Gora et de Bovec. Du côté italien, Sella Nevea est accessible en bus depuis Chiusaforte et Tarvisio. Les prix des locations de matériel (kit via ferrata complet : baudrier + longe + casque) tournent autour de 20 à 25 euros par jour dans les magasins de sport de Bovec et Kranjska Gora. Pour une initiation encadrée, comptez entre 80 et 120 euros la journée avec un guide de haute montagne certifié UIAGM. Si vous prévoyez un séjour complet dans la région, notre guide de la vallée de la Soča rassemble toutes les informations pratiques.
Crédits
Les via ferrata du secteur ont été équipées et sont entretenues par le Club Alpino Italiano (CAI) pour le versant italien et la Planinska zveza Slovenije (PZS) pour le versant slovène. Les itinéraires décrits sont référencés dans le guide Klettersteig-Atlas Italien de Kurt Schall (Schall Verlag) et dans la base de données en ligne du PZS. Les vestiges de la Grande Guerre visibles le long de certains itinéraires sont protégés au titre du patrimoine historique slovène et italien — il est interdit d’y prélever le moindre objet. Le front de l’Isonzo, théâtre de douze batailles entre 1915 et 1917, a laissé un dense réseau de sentiers, tunnels et galeries militaires reconvertis en via ferrata. Le parc national du Triglav, créé en 1924, protège le sommet du Triglav (2 864 m) et ses paysages alpins. La carte Tabacco 019 au 1:25 000 couvre le secteur. Les via ferrata slovènes utilisent l’échelle de difficulté A à F, la majorité des itinéraires du secteur étant classés B/C.